Le mois dernier, Wilfrid Barreau prenait le départ de la Diagonale des Fous, aux côtés de 7 autres grenouilles du club. Il revient pour nous sur son expérience, nous plongeant, le temps de quelques instants, dans l’ambiance réunionnaise.

« Mon aventure de la Diagonale des fous commence pour moi le jeudi 21/10 à 21h30, étant classé dans la vague 4, départ de Saint Pierre. Mon pote Pépite partira lui dans la 5ème et dernière vague. Autant le dire tout de suite, on ne se verra pas de la course. J’aurai préféré partir plus tôt mais la folle ambiance du départ me fait vite oublier ma déception. Les cinq premiers kilomètres ne sont qu’une succession d’encouragements, de bravos, de nos prénoms scandés à notre passage car écrit sur nos dossards, des enfants qui tendent leurs mains pour qu’on tape dedans ; c’est grisant. Aussitôt le front de mer quitté, on attaque la première montée, direction Domaine Vidot, à 15km. Je passe cette difficulté sans problème(1h44), je m’arrête à peine au stand, juste le temps de changer de maillot, je suis confiant. A présent cap sur Notre Dame de la Paix. Je n’ai aucune idée de mon classement, mais ce n’est pas quelque chose qui me préoccupe. Il y a un an, j’évaluais mon temps pour boucler cette Diag à 55H, puis j’ai baissé mon estimation et annoncé à mon entourage 50H, néanmoins, j’espère secrètement faire dans les 46-47h. Sauf que rien ne va se dérouler comme prévu… J’arrive à Notre Dame en 4H06 (25km), sans difficulté. Sur le bord des chemins, je commence à voir les premiers coureurs vomir. De ce point de vue là, aucun problème pour moi pour m’alimenter, je n’en aurai jamais pendant la course. Au moment de repartir, une petite douleur au niveau adducteur gauche se fait ressentir. J’applique aussitôt du baume du tigre et en avant, ça ne m’inquiète pas. La suite de l’ascension jusqu’au parking Aire de nez de bœuf (39km, 6H56) se passe bien mais cette pointe à l’adducteur est de plus en plus persistante. La descente jusqu’à Mare à boue (49km, 8H50) est plus difficile. Cette fois la douleur est bien installée, je commence à grimacer à chaque foulée. Pas bon signe. Au ravito je mange un bon rougail saucisse, je me masse les jambes, quelques étirements légers, et me remet du baume du tigre. Malheureusement, ce n’est pas une pommade magique.

Le calvaire débute. Dans la montée du côteau Kerveguen, mon adducteur siffle à chaque fois que je lève la jambe de plus de 30cm, pas pratique pour monter les marches. Je les monte une à une. Je souffre. Mais ce n’est rien comparé à la descente, très technique. A Bras Benjoin, km 64, l’adducteur est en feu. Je me dis que continuer la course dans cet état va être impossible, la souffrance est trop grande, je la maudit. Je rejoins Cilaos en marchant, je ne peux plus courir. A ce moment là, je ne le sais pas encore, je ne courrai plus.

Souvenirs de course Wilfried Barreau Diagonale des fous

Entrée dans le stade de Cilaos (66km, 13H48), je repère les kinés à gauche mais je vais d’abord récupérer mon sac d’allègement pour me changer, ça fait du bien. Allons voir les kinés. J’explique mon problème, ils me massent, cependant ils ne me rassurent pas sur mon état, au contraire. Ils me conseillent de me reposer, puis, si je repars, de tenter jusqu’au début du sentier Taïbit, mais si la douleur persiste, il faudra que je fasse demi-tour car il n’y aura pas de rapatriement possible, à part l’hélico. Il faut que je sois sûr de moi. Je vais m’allonger 20 minutes, tente de dormir, en vain. Quand je me relève du lit de camp, forcément la douleur est toujours là. Je m’étire légèrement, pour tester. Je vais manger mais je n’ai pas d’appétit. Dans la salle du réfectoire, je ne parle à personne ; je suis en plein doute. Je repars ? Je ne repars pas ? Les mots du kiné trottent dans ma tête. Je remets mon sac sur le dos, puis me dirige vers la sortie. Devant moi se dresse le Taïbit, je me dis « ça va être chaud ». Je fais 100m puis, fait demi-tour. Je ne le sens pas. Je demande à un bénévole comment est l’ascension mais je connais déjà la réponse : difficile. Pour la motivation on repassera. Je repars, refait à nouveau 100m puis stoppe à nouveau, me retourne vers le ravito. Tous les bénévoles me regardent. Et puis merde… j’y vais ! Je ne peux pas abandonner maintenant, c’est trop tôt.

J’entame la descente vers cascade Rouge, en marchant car je ne veux pas me griller. En bas, il faut traverser une rivière à gué en sautant de rocher à rocher, sauf qu’à un moment deux rochers me semblent trop loin l’un de l’autre, je ne veux pas tenter le saut par rapport à mon adducteur, je cherche une autre voie et PLOUF !! Un mauvais appui et je m’étale de tout mon long dans la rivière. Heureusement mon sac avec toutes mes affaires, lampes frontale, rechanges, provisions, reste hors de l’eau. La chute ne me fait pas mal, la fraîcheur de l’eau me revigore même. J’entame donc l’ascension du Taïbit (km 72, 17h02) trempé. Ça grimpe dur. Dans la moitié de la montée, je sens poindre une hypoglycémie, mes jambes m’abandonnent, je n’ai plus de jus.  Et là, tel une oasis au milieu du désert, une sorte de ravitaillement improvisé. A point nommé ! Une dame propose des tisanes ‘’ascenseur ‘’, à base de gingembre, de fruits jaunes et de géranium, pour nous aider à atteindre le sommet ; j’en prend deux avec beaucoup de sucre et il faut reconnaître que ça marche du feu de dieu ! Je parviens à rejoindre Marla (78 km, 19h54), soit plus de 6H pour faire les 12km depuis Cilaos. A Marla, je prends le temps de m’équiper, de bien manger.  Pour la 1ère fois, je vais faire une 2ème nuit consécutive lors d’un trail. Je repars à la frontale mais elle clignote déjà. Lors de la chute elle a dû se débrancher de la batterie externe. J’ai bien fait d’en prévoir une seconde. Je rebranche la 1ère lampe, ça charge. Ouf ! J’atteins le ravitaillement de la Plaine des Merles (86 km, 22H46) moins de 3H après. Au moment de me servir une soupe, une bénévole me regarde fixement et me demande si ça va. Je réponds oui. « Avez-vous dormi ? » -‘’Non’’- « ben faudrait peut-être y penser, vous avez l’air hagard ». Je décide de l’écouter. Je m’approche des secouristes mais il n’y a plus un seul lit dispo. On m’assoit sur une chaise me recouvre de deux couvertures de survie puis des grosses couvertures. Je parviens tout juste à somnoler et je commence à grelotter. Il vaut mieux que je reparte. Je bois deux thés et m’engage sur la longue descente de 13 km jusqu’à Grand Place les Bas.

La descente est en enfer. Je ne sais plus bien à quel moment la douleur a changé d’endroit, mais maintenant c’est à l’intérieur du genou gauche que j’ai mal, sans doute à force de compenser. En montée ou sur le plat ça va, mais dans la descente, je ne peux plus m’appuyer dessus.

Souvenirs de course Wilfried Barreau Diagonale des fous

A Grand Place (99km, 27H33), je trouve un lit et là, sieste de 20 minutes à la belle étoile, seulement sous une couverture de survie. C’est une première pour moi la couverture de survie, et ma foi je ne pensais pas que c’était si efficace. Ensuite je vais voir un médecin pour mon genou, elle me fait un bandage qui s’avèrera totalement inutile. Je mange des pâtes et des lentilles, à nouveau 2 thés sucrés et en route vers Plateau Grand Cerf.

Ça a été la montée la plus difficile de ma vie, de la Roche ancrée jusqu’au col. 700m de dénivelé positif en 4.7km et au total jusqu’en haut 1119d+ en 8km. Elle était interminable. J’ai vu je ne sais combien de coureurs arrêtés sur le bord du chemin à faire une pause, dormir, vomir, être en hypo. C’est une hécatombe. Je monte, par rapport aux autres traileurs ça va, mon genou ne me fait pas mal en montant, mais je m’arrête tout de même plusieurs fois, le manque de sommeil se fait bien ressentir. J’ai des hallucinations, je vois des serpents partout, des oiseaux, un enfant assis sur un rocher, un ballon de foot… la peinture blanche sur les rochers facilitent l’imagination. Quand je lève les yeux vers le ciel, je vois les frontales illuminer le sommet et je réalise que ça va être encore long. J’arrive finalement à Roche Plate au petit matin, j’aurai mis presque 5H pour faire 8km, soit 1,77km/de moyenne. J’envoie un SMS à Pépite pour le prévenir et lui dire de bien se reposer avant d’attaquer ce gros morceau.

Après environ 30’ de pause, j’amorce les 14kms de descente, direction Deux-Bras, par l’Ilet des Orangers. C’est atroce. Je n’ai jamais autant souffert sur un trail. La succession de marches est un supplice. Chaque fois que je pose la jambe gauche, je reçois une décharge dans le genou. Je n’avance plus. Je recule même, si on peut dire, car le seul moyen que j’ai trouvé pour me soulager, c’est de descendre les marches à reculons. C’est très très long. Moralement je suis au plus bas, d’autant plus que je me fais énormément doubler. Je me fous du classement, mais psychologiquement, j’aimerai bien trouver un compagnon de galère. Mais je descends seul, car beaucoup trop lent, je suis incapable de suivre quiconque. Je n’avance à rien. J’ai le moral dans les chaussettes. C’est fini pour moi, je n’en peux plus, la douleur est insupportable. J’allume mon portable pour prévenir Nat. On se dit que de toute façon il faut que je rejoigne Deux-Bras, en espérant trouver des kinés ; si pas de kiné, fini l’aventure. Entre-temps, je reçois la réponse du SMS à Pépite : il a abandonné à Marla, adducteurs. Nouveau coup de massue. Je m’apprête à envoyer un WhatsApp à l’Arsudlac, mais je me ravise. Je repars au radar, je me traîne, motivation zéro, on me double tout le temps, j’ai mal, je n’en peux plus. Je craque, j’éclate en sanglots ; je ne veux pas abandonner mais cette maudite blessure m’y contraint. Et là, pour la première fois depuis longtemps on me parle : « Que t’arrive-t-il ? ». C’est Brigitte, une traileuse de 60 ans. Je lui fais le topo ; Elle me rebooste : « tu ne peux pas abandonner, il faut continuer. Ecoute, c’est ma 4ème Diag. Il faut que tu connaisses cette sensation de finir la Diag, ça va te changer, aussi bien sur le plan sportif que dans ta vie de tous les jours.Quel âge as-tu ? Si j’y arrive à 60 ans, tu devrais pouvoir toi aussi y arriver. A Deux-Bras, tu dors 2h ou plus s’il le faut. T’es large, t’as le temps .Tu manges, tu te fais masser. Tu t’en fous à l’heure que tu arriveras à La Redoute, t’as jusqu’à demain 15H ! il faut que tu ailles jusqu’au bout ! ». Déclic. C’est vrai après tout, le temps limite pour boucler la Diag c’est 66H, je suis à 38h de course, il me reste presque 30H pour boucler les 40 derniers kilomètres, ça peut le faire. Tant pis, ça prendra le temps qu’il faudra, mais je serai FINISHER !!

Je rejoins enfin Deux-Bras (122km,38H46), je repère tout de suite un lit de camp libre, je m’allonge et m’endors en moins de dix secondes. Je me réveille au bout d’une heure, je suis en nage. Le soleil cogne fort, plus de 30 degrés. Je me rendors tout de même une demi-heure. Ça m’a fait beaucoup de bien. Je me relève, je vais m’inscrire au kiné et podologue. En attendant mon tour, je vais manger et boire, mais là, stupeur. Pénurie d’eau. Tout ce qu’on peut me proposer c’est du coca tiède. Je suis assoiffé. Les bénévoles ne savent pas quand l’eau va arriver. En attendant, je me fais masser, bandage au genou, pansement sous les pieds car j’ai des crevasses à force d’avoir les pieds trempés à franchir des rivières. Je me change intégralement et suis à nouveau prêt à repartir. Je mange encore, j’ai faim. Une chance de n’avoir pas de problème côté estomac. Pas moyen de téléphoner mais les sms passent. J’apprends que Stéphanie et Noël me rejoignent pour faire l’ascension de Dos d’âne avec moi. Nat et Fred m’attendront en haut. Ça se mobilise autour de moi pour me soutenir. Ça me fait chaud au cœur. Je Repars de Deux-Bras, l’eau est arrivée par hélico mais elle est tiède. C’est mieux que rien. J’y serai resté presque 4H.

Souvenirs de course Wilfried Barreau Diagonale des fous

Dos D’âne aussi c’est un gros morceau : 705 mètres de D+ en 4.8km. Temps estimé d’ascension : 2h. Au bout de cinq minutes, je croise Steph et Noël qui descendent, on a failli se croiser sans se voir, moi regardant mes pieds, ma casquette saharienne vissée sur la tête. « On va faire Dos D’âne avec toi ! ». Je pense que cet instant est un moment clé de la course. Stéphanie se place devant et m’ouvre le chemin, on monte bon train, c’est une aide précieuse. Du coup l’ascension se passe bien, on monte en 1h40. Au sommet, là aussi grand plaisir de voir Nat et tonton Fred. Leur soutien est arrivé à point nommé ; C’était LE moment. Je me jette sur le robinet du village, que ça fait du bien de boire de l’eau fraîche. Nat m’explique les prochaines étapes, les temps estimés des points de passage. Je la fais répéter plusieurs fois mais le cerveau n’enregistre plus rien, il n’a plus qu’une seule fonction : avancer. Il est déjà 18h. Je reprends ma frontale, je vais passer une 3ème nuit dehors. Je redoute la descente jusqu’à Possession. Finalement, elle ne se passe pas trop mal. On descend dans une sorte de forêt, je peux me retenir aux arbres ce qui par conséquent limite les impacts sur mon genou. Je suis même en avance sur les prévisions. J’atteins possession en 48h de course, 139kms.Plus que 21km à faire, le doute m’a quitté, je franchirai la ligne d’arrivée. J’ai à nouveau Nat au tel ; elle me dit de bien prendre mon temps, que Steph et Noël me rejoindront à Colorado pour faire la descente ensemble, vers 6H du matin. En plus ça sera mieux pour le final, il fera jour ; ç’est bon, on se projette sur la victoire. Je décide pour les trois prochains ravitos d’y rester 1H : 30’ de sommeil, 10’ d’auto massages ,20’ pour manger. A Possession, je mange le meilleur riz/lentilles de tout le Grand Raid.

En route vers Grande Chaloupe et le fameux chemin des anglais. Le sentier est pavé de roches dans tous les sens, parfait pour se tordre une cheville. La montée est raide, ponctuée de faux-plats et les petites descentes très cassantes. Je serre les dents. J’atteins Grande Chaloupe vers 1h10 du matin (146 kms 51h39). Plus qu’une montée et une dernière descente qu’on nous annonce terrible. Peu importe. Rebelote je m’arrête 1h.

Colorado j’arrive ! Ça monte rude, il faut souvent s’aider des mains mais ça va. Vers 4h du matin ma première lampe frontale est vide, je prends la seconde mais là encore elle n’a pas chargée ! Me voilà bien. Dans cinq minutes je vais me retrouver dans l’obscurité. Mais je ne panique pas. Par chance, lors du dernier entraînement en club, Xavier m’avait dit qu’à la place de la batterie on pouvait mettre des piles dans sa lampe. Ce n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd. Juste avant de partir, j’en avais acheté, et je le les ai dans mon sac. Soulagé. Je rejoins Colorado (155km, 55h50). Le sommeil est plus difficile à trouver mais je dors quand même sous de chaudes couvertures. Les tentes claquent sous le vent frais, on est très exposé en bord de mer, il fait froid. Je prends 2 thés bien chauds et décide de repartir ; Stéphanie et Noël ne sont pas encore là, mais de toute façon, à la vitesse que je descends, ils me rattraperont vite.

Il fait jour maintenant. Le soleil darde ses rayons d’argent sur la baie de Saint Denis et, malgré l’heure matinale, on entend les clameurs de la ville nous parvenir. On aperçoit l’arrivée et ce fameux stade de La Redoute. J’amorce la dernière descente et je suis vite rejoint par Steph et Nono. Quel plaisir de les retrouver. Comme à Dos D’âne Steph m’ouvre le chemin et Noël ferme le convoi. On savoure cette dernière partie, on prend le temps de faire des photos. La douleur est toujours là mais le soutien que je reçois me la fait surmonter. Finalement la descente du Colorado qu’on nous annonçait terrible a été franchie sans trop de soucis. En bas, je retrouve Nat et tonton Fred pour les 200 derniers mètres. Je suis content de les voir. Mais il manque une personne. Une petite interview par Patrick Montel en bonus et ENFIN je foule la terre ocre du stade de la Redoute, main dans la main avec Nat. Et là dans le dernier virage, je vois mon Pépite qui se tient devant moi, qui m’attend. On se tombe dans les bras, il me félicite : ma victoire est aussi la sienne. On se dirige tous les trois vers la grande arche bleue du Grand raid et…VICTOIRE !! JE SUIS FINISHER !!! (160km, 58h24)

Souvenirs de course Wilfried Barreau Diagonale des fous

La médaille qu’on me met autour du cou est certes symbolique, mais elle compte beaucoup pour moi ; Ça y est, je suis un Fou. Ça me semble dingue de me dire que j’ai traversé toute l’île de la Réunion du sud au nord, en une seule fois. Je comprends mieux pourquoi on parle de Grand Raid. Plus qu’une course, c’est un périple, un rite initiatique ; C’est la diagonale des fous, ce fut Ma diagonale des fous. »

Bravo Wilfrid ! 👏