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Article : Après quoi tu cours ? Questions à Jean-François Dortier

Je cours, tu cours, il court, elle court… Des joggeurs débutants aux mordus de l’ultra-trail du Mont-Blanc, des dizaines de millions de gens se sont mis à courir depuis une génération. La course à pied est devenue un véritable phénomène de société. Mais après quoi court-on ? C’est la question que pose Jean-François Dortier dans son dernier livre, Après quoi tu cours ? Enquête sur la nature humaine (éditions Sciences Humaines).

Comment vous êtes-vous intéressé au phénomène de la course à pied ?
En moins de trois décennies, le running est devenu un phénomène planétaire. Comme moi, des millions d’hommes, de femmes, des jeunes et de beaucoup plus vieux, courent. À New York, à Berlin, à Osaka, les coureurs sont là : dans les squares, au bord des rivières. Les Anglo-Saxons parlent de « running boom » pour décrire de mouvement qui a débuté dans les années 1970 et s’est propagé ensuite comme une véritable épidémie. Pourquoi ?
Pour répondre à cette question, j’ai mené l’enquête, en interrogeant des coureurs, en réfléchissant à mes propres motivations et, bien sûr, en recueillant de nombreuses données historiques, anthropologiques, sociologiques et psychologiques. Et cette question apparemment simple (« pourquoi tant de gens courent ? ») m’a conduit à réfléchir en profondeur sur les motivations et influences qui poussent les humains à agir.

Quelles sont les motivations des coureurs ?
Quand on interroge les coureurs les réponses sont très diverses : certains évoquent le plaisir, le besoin de se défouler, la santé, etc. La plupart avouent avoir du mal à expliquer leur motivation. « C’est mon karma », m’a dit un ultra-marathonien pour tenter de justifier de participer à des épreuves aussi extrêmes que le Marathon des Sables (250 kilomètres de course dans le désert !). Derrière les réponses souvent stéréotypées, j’ai essayé de retrouver des aspirations fondamentales. Par exemple, qu’est-ce qui se cache derrière le « plaisir » évoqué par certains (alors que la course demande beaucoup d’efforts et de peine). La notion de plaisir recouvre parfois la simple griserie éprouvée par les novices qui, après quelques séances d’entraînement, reprennent possession de leur corps mais aussi le « flow » (le flot de sensations) que connaissent les coureurs plus assidus. J’essaie d’expliquer les dimensions existentielles et neurobiologiques de cette expérience. Parmi les plaisirs de la course, il ne faut pas oublier les gratifications morales (la fierté de réaliser des petits exploits personnels), celles liées à la sociabilité (pour ceux qui courent en compagnie). Ainsi, l’analyse de ces différentes motivations exige une investigation dans les (très) nombreuses théories psychologiques de la motivation.
Outre le plaisir, j’ai exploré d’autres motivations fondamentales telles que le « goût du défi », le « besoin d’accomplissement » ou encore de « réalisation de soi » qu’Abraham Maslow plaçait au sommet de sa « pyramide des besoins humains ». Au passage, j’ai découvert qu’A. Maslow était mort d’un arrêt cardiaque en faisant son jogging !

Le running n’est-il pas aussi conditionné par les normes sociales : l’injonction au bien-être, être en bonne santé ?
La pratique d’un sport qui apparaît aujourd’hui comme une norme sociale, était un phénomène déviant, transgressif, au début des années 1970, quand a commencé le running boom. Les premiers « free runners » (qui ont quitté des stades pour organiser des courses sur route) étaient montrés du doigt. Ce n’était pas bien vu pour un homme d’aller courir en short dans les parcs, et encore moins pour les femmes. La course ne s’est banalisée qu’au fil du temps. La norme actuelle est donc plus un effet qu’une cause explicative.
Pour comprendre comment la pratique de la course à pied s’est répandue, il faut tenir compte de mécanismes d’influence plus souterrains : le souci du regard d’autrui (quand on se met à courir pour perdre du poids et donc chercher à plaire), la sociabilité ordinaire entre coureurs (faite de chaleur humaine non dépourvue du petit aiguillon de la rivalité) ou encore les expériences collectives extraordinaires que sont les courses d’ultrafond, qui jouent un rôle important dans la « radicalisation » de certains coureurs (pour qui la course devient une véritable passion).

Votre titre Après quoi tu cours ? renvoie à une question plus fondamentale sur le sens que les gens donnent à leur vie.
Oui, la course peut devenir pour certains « la plus importante des choses secondaires », comme l’a dit Noël Tamini (fondateur de la mythique revue Spiridon). L’explication du phénomène fait appel à plusieurs facettes de l’humaine condition, mêlant la biologie et l’imaginaire. L’être humain n’est peut-être pas « né pour courir », comme l’affirme une théorie évolutionniste très à la mode, mais en revanche le besoin d’exercice physique est fortement ancré dans notre condition animale : notre corps n’est pas fait pour rester immobile et souffre du mode de vie actuel qui contraint à l’immobilité. L’imaginaire tient aussi un rôle essentiel : la course à pied offre la possibilité, le temps d’une séance, de quitter le monde vie ordinaire et la pression du travail ou de la vie familiale, pour s’évader en pensée. En courant, la machine à rêve qu’est l’imagination humaine se met en route et offre ainsi le plaisir du vagabondage mental. La course permet de s’aérer l’esprit. Elle aide aussi à penser : ce livre, je l’ai écrit aussi en courant !

Merci à  Jérôme Presneau de nous avoir proposé cet article.

De | 2016-10-22T09:47:12+00:00 jeudi octobre 20 2016|0 commentaire

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